[ CARNETS DE RÉPÉTITION ] MOÏSE ET PHARAON

Au festival Publié le 14/06/2022

Lundi 6 juin 2022 à 21h30 – Théâtre de l'Archevêché – Festival d’Aix-en-Provence

Alors que la nuit tombe sur les gradins du Théâtre de l’Archevêché, la toute première répétition au plateau de cette saison 2022 met fin à plusieurs journées de travail en studio : aujourd’hui, on y joue la fin de l’acte II de Moïse et Pharaon de Rossini. Cette première soirée concrétise, pour le Festival et ses équipes, des mois d’anticipation, de préparation, d’investissement individuel et collectif !

Sur scène, le décor est entièrement monté et tous les accessoires sont prêts. La salle est vide. Seule trône au milieu du parterre la grande table de régie, délaissée pour l’instant au profit de la fosse d’orchestre surélevée sur laquelle s’est installée l’équipe du spectacle. À jardin – sur la gauche –, la régisseuse de scène indique sur sa partition les entrées des personnages, les déplacements de décors, les lumières, tout ce qui sera « topé » pendant la représentation. Sans cette figure essentielle, les effets ne pourront pas se coordonner : elle donnera le feu vert pour chacun d’entre eux, en suivant la musique. À l’autre bout, l’indispensable chef de chant fait travailler les chanteurs et les accompagne au piano pendant tout le processus de répétitions, avant l’arrivée de l’orchestre.

Ce soir, Sinaïde, l’épouse de Pharaon, exhorte son fils Aménophis à accepter le mariage arrangé par son père avec la princesse syrienne Élegyne. Le jeune homme, amoureux d’Anaï, la nièce de Moïse, fait mine de s’y plier… Le metteur en scène Tobias Kratzer avance minutieusement, mesure par mesure, presque note par note. Partition à la main, il indique aux chanteurs les réactions, les positions, et ceux-ci reprennent patiemment pour trouver le geste adéquat. Après plusieurs réitérations, le dialogue a trouvé la force qui l’anime : Aménophis se détourne violemment de sa mère sur une phrase de l’orchestre et Sinaïde pose doucement sa tête sur l’épaule de son fils. Au bout de la première session se dessine déjà un duo tendu entre deux générations, deux manières d’être et d’agir. Les interprètes peaufinent l’expression musicale avec le chef spécialiste de Rossini, Michele Mariotti, dont la soif du détail met en relief les plus infimes modulations de la partition. Même si les artistes ne chantent pas à pleine voix, afin d’économiser leur force et de ne pas prendre de mauvaises habitudes, l’émotion est déjà palpable. La voix miraculeuse de Pene Pati donne déjà à la musique un lyrisme et une ardeur exceptionnels. La mezzo-soprano russe Vasilisa Berzhanskaya quant à elle, extrêmement réputée pour ses interprétations rossiniennes, lui donne la réplique en jouant un personnage maternel manipulateur.

Assister à une répétition d’opéra, c’est observer de l’intérieur le fonctionnement d’une fourmilière très silencieuse. Pendant que les chanteurs apprennent la mise en scène, des dizaines de personnes s’affairent dans le plus grand calme, chacun et chacune avec un objectif bien précis : régler un effet vidéo, programmer un projecteur, réparer un accessoire, indiquer une entrée depuis les coulisses… L’opéra, c’est la somme de toutes ces petites énergies individuelles qui convergent vers un même but et dont on verra le résultat dans quelques semaines. La moindre minute est donc précieuse : tout le travail accumulé maintenant servira plus tard, telle une capitalisation sur l’avenir de la production.

Il est 23h, le régisseur de production propose vingt minutes de pause, pour souffler après 1h30 d’efforts. On rallume les « services », les lumières des coulisses et de la salle. Les équipes techniques envahissent le plateau pour effectuer tous les réglages nécessaires à la poursuite du travail : ce qui devrait être un temps mort ne l’est jamais vraiment et ce sont dans ces moments que la collectivité prend vraiment sens. Sous nos yeux, une utopie voit le jour, celle d’une collectivité qui crée, tendue vers une même finalité artistique. D’autant plus que la scène pourrait bien être le miroir de la salle, le reflet du monde de 2022, où s’articulent histoire et modernité et où se confrontent humanisme et intérêts plus cupides. C’est de nous, public, dont il est question ce soir et c’est à nous de prendre en compte ce que nous fait ressentir la création.

Il est 23h20 exactement, la répétition reprend. La fourmilière ne s’est pas arrêtée un instant et continuera d’être active jusque tard dans la nuit…

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